JOURNALS HERETIC and LACAN QUOTIDIEN




   

LETTER ABOUT

THE NEW JOURNAL  

 

by Jacques-Alain Miller

 

Madrid, 13 May 2017

 

By reading this letter, I announced to the audience of my Conference-debate the title of the international journal of Lacanian politics, which will soon appear as an online supplement to Lacan Quotidien.

 

It will publish texts without translation. It will have a wide network of correspondents throughout Europe and Latin America, from Australia to Siberia, with representatives in the United States and in China. All aspects of Lacanian reference in the political field will be present: from BHL’s La règle du jeu, to Jorge Aleman’s Izquierda lacaniana and Gérard Miller’s Mélenchonist option. We will also attempt to maintain discussion with philosophers, researchers, economists, historians, sociologists, whether established or young such as, in France, Étienne Balibar, Éloi Laurent, David Spector, etc.

 

It will be a publication at once with reference to Lacan and without any dogmatism, a sort of infinite conversation with which to orient ourselves in the world – “l’im-monde”, as Lacan said on occasion when he would be a bit nostalgic. And always with the maxim, “le maître de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande”. But what is this master that is already secretly governing? This question is of pure Heraclitean style, but its response cannot be Heraclitean: “the lightning bolt” or “the combat” or “the child”. In the 21st century, we need a response in terms of structure.

 

“And Freud? You are not saying anything about Freud? – Freud forms the basis of all this, in as much as he said that die Individualpsychologie ist daher von Anfang an auch gleichzeitig Sozialpsychologie. And what is the name of the journal? – HERETIC.”

 


 

 

 

Jacques-Alain Miller

 

Conférence de Madrid

 

traduite de l’original espagnol

 

Cette conférence a été prononcée le samedi 13 mai 2017

au Palacio de la Prensa de Madrid.

 

APERTURA DEL COCO

texte écrit et diffusé le matin de la Conférence

 

 

 

 

            Qué viene el Coco, Goya

 

 

 

Qué viene el Coco !

Peo no soy yo un Coco como los demas Cocos.

El Coco commun nacio en el siglo XVII. Wikipedia : « Aunque el texto de Anton de Montoro déjà claro qué el personaje era ya bien conocido en el siglo XV, la nana mas antigua sobre el Coco qué conozcamos es del siglo XVII, y se encuentra en una obra dramatica, el Auto de los desposorios de la Virgen, de Juan Caxés. Dice asi :

 

Ea, niña de mis ojos,

duerma y sosiegue,

qué a la fe venga el coco

si no se duerme

 

La version mas conocida, cantada con la melodia de la cancion de cuna Rock-a-bye Baby, tiene su rima en a :

 

Duermete niño,

duermete ya,

qué viene el coco

y te comera. »

 

Wiki enumera a varias variantes significativas. En una, « muy popular », el coco « se lleva a los niños qué duermen poco ». Personalmente duermo poco esos dias y noches, pero no tengo miedo del coco.

 

Agrega Wiki la version propia de la poetisa Isabel Escudero, quien se ariesga a interpretar al

deseo del coco :

 

« Sabes tu, niño, qué quiere el coco ?

Qué tengas miedo, (ni mucho ni poco) »

 

Mi deseo como coco es bien distincto. Quiero, niño, qué no tengas miedo. Qué no tengas miedo de mi, en tanto qué te quiero despertar, qué nos tengas miedo de los qué te quieren dormido, debilitado y sumiso.

 

A despertar ! A hablar !

Mira, qué viene el coco, y te va a llevar con el

Aplastar a la Cucaracha y los otros monstruos antipopulares !

 

 

LA CONFERENCE A ÉTÉ FAITE À PARTIR DE 16H

DANS LES TERMES SUIVANTS

 

Avez-vous vu l’ouverture sur le Coco, le croque-mitaine ? Je ne la reprendrai pas, vous l’avez lue dans Lacan Quotidien (1). J’entrerai directement in medias res, dans le vif du sujet. Parlons franchement.

 

Des paroles… et des non-paroles

 

Si la totalité du Champ freudien en Amérique latine s’est connectée pour écouter cette Conférence et participer au débat ouvert, ce n’est pas pour m’entendre parler de la victoire macronienne à l’élection présidentielle. C’est un événement connu de tous, c’est déjà historique, froid. Ce qui est chaud, brûlant, ardent, incandescent, est autre chose : c’est de savoir comment Miller va se tirer de la mouise où l’ont mis les 500 likes récoltés par la Note de Jorge Alemán sur Jacques-Alain Miller (2) ?

 

Il s’agit bien sûr d’un vaste malentendu, Jorge a très bien clarifié la chose.

 

Il n’empêche que l’on a pu voir à cette occasion quelque chose qui était bien caché jusquelà: un certain état d’esprit à mon égard dans plusieurs secteurs de l’EOL, disons une certaine animosité, parfois une véritable hostilité. Il y avait de tout, dirai-je : distance, méfiance, quelquefois une pointe de dévalorisation.

 

La nuit de Facebook – pour moi, c’était la nuit, en Argentine c’était le jour, je pense – alors que j’écrivais mon « Extime 22 » (3) avec Diane en première page, je recevais en continu des messages de mon amie Raquel Cors me disant : « Mais que se passe-t-il sur facebook ? Il y a une poussée de transfert négatif » Etc.. « Tes analysants, tes ex-analysants, te critiquent, te piétinent ! C’est un déluge ! »

 

Je dois dire qu’il m’a été très agréable, le lundi, de recevoir par mail la lettre de Lito Matusevich. Au moins un qui se lèvait pour me défendre, pour défendre et prolonger mon argumentation. Ce qui a été difficile, peut-être le plus difficile pour moi, dans la nuit de samedi à dimanche, ce ne furent pas les paroles de ceux qui ont écrit, mais les non-paroles de ceux qui n’ont pas écrit, de ceux qui ne m’ont pas défendu. Où était alors ma grande amie Unetelle ? Où était mon grand ami Untel ? Finalement, Jorge Chamorro s’est levé, sans prendre contact avec moi, et Lito Matusevich, lui non plus, n’avait pas récemment pris contact avec moi. Chamorro s’est donc levé, et je suis content de lui dire que j’apprécie énormément sa lettre, son courage ainsi que son intelligence – notamment de comprendre qu’en certaines circonstances, la prudence exige d’agir sans prudence. Le terme « prudence » a deux sens différents : la prudence au sens d’Aristote exige d’agir sans la prudence bourgeoise.

 

Je ne m’étendrai pas dans ce registre. Suffit Je n’ai nullement envie de me camper dans la position du juge qui opine sur la moralité de mes collègues, de leurs vertus ou de leur manque de vertu. Chacun a fait ce qu’il pouvait. Chacun a fait ce qui lui plaisait. Comme le dit le poète, trahit sua quemque voluptas [« chacun suit son penchant »]. C’est une parole de paix. Les uns ont fait ce qu’ils pouvaient pour me blesser, non seulement par leur transfert négatif, mais aussi en m’obligeant à déplacer mon attention sur el culo del mundo [« le cul du monde »] comme vousmêmes, Argentins, appelez parfois votre pays.

 

Proctologie

 

Vous m’avez obligé à reporter mon attention sur vous, alors que j’étais, et que je suis encore plongé dans la formidable bataille politique menée par l’École de la Cause freudienne pour appuyer les forces démocratiques anti-Le Pen ! [JAM manifeste de la colère]. Il y a un petit livre du cardinal Mazarin adressé aux politiciens qui commence ainsi : Attention, si vous avez un tempérament colérique, gardez-vous de l’exprimer. Je voulais commencer mon discours sur une tonalité plus calme et… ! Pardonnez-moi – c’est ma faute, ma très grande faute.

 

Ces collègues qui m’ont blessé, qui voulaient mon attention, avaient besoin de moi en tant que proctologue du pays. Ils ont réussi à obtenir une séance de proctologie argentine par un spécialiste de Paris.

 

Montaigne, vers la fin de ses Essais – lesquels comportent trois volumes auxquels il n’a cessé d’apporter des ajouts –, près du terme de cette oeuvre énorme, écrit cette pensée forte, potentiellement révolutionnaire : chaque homme est assis sur son cul. Cela comporte la décadence de la monarchie. La Révolution française est déjà dans cette phrase – je vois que Rose-Marie Bognar est d’accord. Ajoutons que cette phrase vaut pour le genre humain, hommes et femmes. Mais ajoutons aussi que dans le cul masculin, il y a un petit organe caché qui s’appelle la prostate, et qui, de temps en temps, a besoin d’être touché, presque caressé, par le doigt expert du médecin, à partir d’un certain âge. J’en ai fait l’expérience pour la première et seule fois il y a deux ans.

 

On peut dire que par le canal de Facebook la moitié de l’EOL m’a mis le doigt dans le rectum, puis a reniflé le doigt à la sortie, et a proféré son diagnostic : « Ici, on ne sent pas une sublimation correcte ».

 

D’autres ont tout fait pour ne pas être des protagonistes de l’événement, pour se faire oublier, mais leur silence était en réalité un élément clé de la situation, comme le silence du chien des Baskerville dans les aventures de Sherlock Holmes par Arthur Conan Doyle. Leur silence était l’équivalent du « Je ne le connais pas » de Pierre quand il renie le Christ. Voilà que je me compare au Christ !

 

Il y a eu une troisième catégorie, peu nombreuse, et en cela d’autant plus précieuse, ceux qui ne supportaient plus la morgue populiste de l’EOL, le mépris franc pour l’État de droit, le soutien au malheureux régime de Maduro, qui va droit dans le mur, le Maduro-muro.

 

Je suis sûr que ceux qui, dans l’EOL et dans l’ELP, défendent toujours et encore le chavisme par fidélité à leurs idéaux de gauche d’avant-hier, savent très bien que ce chavisme-là est condamné.

 

Pour ma part, j’en ai assez de l’enthousiasme de la gauche – dont je pense faire partie – pour les causes perdues (4). Défendre les causes perdues est une affaire de narcissisme, Lacan l’a indiqué. Dînant hier soir avec des collègues, je leur ai dit que je voulais connaître à nouveau des périodes comme celle du Front populaire en France ou celle de la Libération en 1945, où l’on obtient réellement des résultats effectifs pour la classe ouvrière – où l’on obtient, comme on le dit maintenant en termes complexifiés, des résultats effectifs à long terme, durables. Les conquêtes en France du Front populaire perdurent, celles de la Libération perdurent aussi. Le radicalisme de semblant de petits-bourgeois qui se vouent à faire carrière et à protéger leurs privilèges en feignant d’être des révolutionnaires, ne m’impressionne pas.

 

Bon. Tout cela a fait partie de mon instant de voir durant la nuit de samedi à dimanche. Cela m’a permis de voir qui j’étais pour vous. Et j’ai décidé ne plus être cette personne. De ne plus être ce maître que l’on tente de blesser, ni non plus cet ami que ne défendent aucun de ses amis ou presque.

 

Jam 1 et Jam 2

 

J’ai fondé l’AMP. Cela a été le résultat d’un processus long, de nombreuses années, impliquant de très nombreuses personnes. La création de l’AMP comme celle des sept Écoles a été – je le dis comme cela m’est venu en l’écrivant il y a deux ou trois heures – un triomphe de l’amour, du transfert positif envers la psychanalyse, envers Lacan, envers la communauté des analystes et envers moi aussi. Ces créations nous ont donné de la confiance en nous pendant des années.

 

Où en sommes-nous, 25 ans plus tard ? On m’avait invité à l’EOL pour une commémoration. Je n’y suis pas allé. Je n’aime pas les commémorations, elles sonnent creux. La libido a fui. Le tombeau demeure. J’aime le moment que l’on voudra commémorer 25 ans plus tard.

 

Où en sommes-nous ? Tout fonctionne. Je vous ai créé un monde qui s’appelle le Champ freudien, avec l’AMP, ses Écoles, ses Instituts, ses revues, ses règles bien huilées, chauffage central, tout le confort. Un automaton gigantesque, un algorithme de première qualité gouverne le Champ freudien – ce n’est ni l’éclair ni l’enfant qui gouverne, comme chez Héraclite. On n’a plus besoin du fondateur. La fondation, le fondateur, ce sont choses du passé. Et je dois dire qu’en ce moment, je ne sais pas si j’ai encore pour vous l’amour et l’estime que j’avais jadis. La blessure de la semaine passée est là.

 

Je vais le dire comme ça : Jacques-Alain Miller première époque est décédé. Il est mort. Vous pouvez lui faire tous les reproches du monde, il restera tranquille dans son cercueil. Je sais qu’aux 37 points de connexion où cette conférence-débat est retransmise, des dizaines de collègues ont préparé avec un malin plaisir de supposées questions pour me torturer sur une phrase que j’ai dite à propos d’Evita, sur une observation que j’ai faite à propos de l’accueil de dizaines de nazis par Perón. Sachez-le, désormais, après cet instant de voir et les premiers moments de mon temps-pour-comprendre, je suis immunisé contre vos flèches et vos poignards. Jam deuxième époque est né et il ne payera pas les dettes de son prédécesseur. S’il y a des dettes, si j’ai des dettes envers vous, peut-être y a-t-il aussi quelques dettes de vous envers moi – c’est possible. Nous ne solderons pas les anciennes dettes.

 

Le Champ freudien clinique existe. Les Écoles, qui sont aussi les organisations professionnelles des analystes lacaniens, existent. Tout est bien articulé, solide. S’il y a des tensions internes, vous les traitez, vous les traiterez. Je ne suis pas intervenu dans les affaires des Écoles depuis je ne sais combien d’années.

 

Jam deuxième époque, en réalité, est né samedi dernier. À chaque coup porté à Jam numéro 1, Jam numéro 2 prenait de nouvelles forces. Jam 2 se consacre maintenant à faire exister la psychanalyse dans le champ politique.

 

Jamais Freud ni Lacan n’ont fait quelque chose de semblable, n’est-ce pas ? C’est un pas que je fais, avec une certaine multitude déjà. Notamment avec l’admirable École de la Cause freudienne dont le Conseil d’administration, à l’unanimité, a voté, dès les premiers jours du mois de mars, son soutien politique et financier à la stratégie des Forums anti-Le Pen. Il fut suivi par le Conseil unanime d’UFORCA (Union pour la formation en clinique analytique), qui réunit les 18 sections cliniques francophones, gérées toutes de façon impeccable depuis 25 ans sans aucune crise – pas même des « crises » entre guillemets comme celles que connaît ces jours-ci le NUCEP de Madrid.

 

Dans chaque région, la quasi-totalité des membres de l’ECF et des amis de l’École, ceux de l’Association de la Cause freudienne, sont entrés en lutte. J’en suis fier comme analyste, comme lacanien et, qui plus est, comme français. Et j’ajouterai ceci – j’en suis fier en tant que juif.

 

« Tu es juif »

 

Jamais je n’ai voulu parler en tant que juif, parce que rien ne m’y autorise. Je suis ignorant du judaïsme. La seule chose que j’ai du judaïsme est ce que m’a transmis mon père : « Tu es juif. » Je n’ai jamais eu la moindre idée de parler « en tant que juif », en tant que quelqu’un dont la famille fut exterminée en Pologne, ou autres choses de ce genre. Cela ne m’est pas arrivé de toute ma vie.

 

Mais j’ai découvert il y a une semaine que si je ne parlais jamais en tant que juif, si je ne pensais et ne parlais jamais en tant que juif, on pouvait en revanche m’écouter dans l’AMP en tant que je suis juif. Lorsque j’ai dit que Perón avait accueilli des SS en Argentine (sans doute l’a-t-il fait sous la pression du Vatican, on me l’a fait remarquer), Juan Carlos Tazedjián – peutêtre est-il parmi nous aujourd’hui –, de Valencia, Espagne, m’a écrit une lettre qui a été publiée, une lettre amicale disant : « Je comprends qu’en tant que juif, ceci vous touche ».

 

Je crois que Tazedjián ne mesure pas bien ce qu’il a dit. Il a dit de manière implicite que se préoccuper de l’excessive bienveillance d’un chef d’État envers le nazisme, est une affaire de juif. Bien. Jamais je n’avais pensé que je parlais comme juif, mais si c’est ce que l’autre qui m’écoute m’attribue, je l’assumerai.

 

Premièrement, s’il en est ainsi, cela démontre que pour résister au fascisme et au nazisme, les peuples ont besoin des juifs. Spécialement concernés, eux, par l’existence et le maintien de l’État de droit et de la démocratie.

 

Deuxièmement, je ne ferai aucun pacte avec les partisans d’un État sans loi, d’un État dirigé par une clique de soldats et de fonctionnaires débiles, totalement dépassés par le pouvoir qu’ils détiennent.

 

Troisièmement, dans certaines circonstances, dans un moment d’exception, on peut suspendre les garanties judiciaires. Depuis ma jeunesse, j’ai toujours été un grand admirateur du Comité de salut public qui a sauvé la France de l’invasion étrangère pendant la Révolution française en introduisant ce qui a été appelé la Terreur et la Loi des suspects qui permettait d’entrer chez les gens, de les condamner, de procéder à des actes hors la loi. Dans un tel moment d’urgence, je dois dire que je n’ai aucune difficulté à m’identifier à un Saint-Just visitant les forces armées et faisant fusiller un ou deux généraux pour servir de leçons aux autres, à ceux qui doivent combattre.

 

Or, pendant la Révolution française, il s’agissait d’une mesure provisoire. Jamais Robespierre, qui a été le héros de ma jeunesse et qui reste mon héros, n’a voulu éterniser ce temps, comme le rappelle Milner dans un livre récemment publié. Cela fut toujours pour Maximilien un moyen provisoire, jamais pensé ni fait pour être éternisé.

 

Rien à voir avec l’odieuse prétention de Chavez et de Maduro à gouverner en permanence hors de l’État de droit. C’est insupportable pour un analyste. Tous les membres de la NEL au Vénézuela s’accordent sur ce point, n’est-ce pas ?

 

C’est insupportable pour un Français. Vous n’en doutez pas, je peux parfois être très dur, je ne suis pas esclave de la loi, mais c’est insupportable pour un Français s’il se souvient des principes des Lumières, qui ont connu en France leur plus large rayonnement.

 

C’est insupportable pour un juif qui sait que les juifs seront toujours les premières victimes du mépris du droit, du mépris de l’égalité face à la loi. Je connais Tazedjián. Il n’est pas antisémite. Pas du tout. Mais lorsqu’il m’écoute parler de nazisme, il n’écoute pas un collègue, il n’écoute pas son ancien analyste, il n’écoute pas le professeur dont il a suivi l’enseignement depuis des années, il écoute le juif.

 

Ce n’est pas un symptôme de Tazedjián, et je m’excuse d’avoir pris son nom comme exemple. Je l’ai choisi parce que vous avez sa lettre, qui a été publiée. C’est un sentiment qui apparaît désormais omniprésent au niveau des masses. « Les juifs agissent dans le pays. Les juifs prétendent défendre la démocratie, mais en fin de compte ils ne défendent que leur vie et leur argent. Leur préoccupation est celle de la survie d’Israël, création de l’impérialisme et du colonialisme. » Etc. Bref, tout cela n’est pas de l’antisémitisme. C’est seulement la préparation à l’antisémitisme de demain. Que chacun médite sa responsabilité à cet égard.

 

La psychanalyse dans le champ politique

 

Penser que la psychanalyse est exclusivement une expérience d’un par un, une expérience intime échappant au chaos, au malaise qui prévaut au dehors, est une erreur. Je le démontre sur-le-champ. Freud a écrit un livre intitulé Psychologie des foules et analyse du moi. Que lit-on dans sa brève introduction ? Une phrase. Peut-être la phrase la plus importante de toute l’oeuvre de Freud. C’est au moins la base de mon opération actuelle, celle de Jam 2.

 

« Dans la vie psychique de l’individu pris isolément, l’Autre intervient très régulièrement en tant que modèle, soutien et adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale, en ce sens élargi mais parfaitement justifié. (5) » C’est la dernière phrase du premier paragraphe de l’introduction.

 

On peut apprendre l’allemand avec ça parce que, pour une fois, sa construction est très similaire en allemand, en espagnol, en français. « Im Seelenleben des Einzelnen kommt ganz regelmäßig der andere als Vorbild, als Objekt, als Helfer und als Gegner in Betracht, und die Individualpsychologie ist daher von Anfang an auch gleichseitig Sozialpsychologie, etc. » Très simple. Une flèche.

 

Reprenons. J’ai un projet : nous faire présents, non seulement dans la clinique, dans la psychologie individuelle, comme le dit Freud, mais aussi dans la psychologie individuelle en tant que collective, c’est-à-dire dans le champ politique. Non pas comme un parti politique, mais en tant que psychanalystes pouvant apporter quelque chose à l’humanité en ce moment de la ou des civilisations. Cet apport, Lacan l’a dit et répété, il l’espère, mais il n’est pas parvenu à le rendre concret. Il n’a pas atteint l’ouverture qui est aujourd’hui la nôtre. Il n’a pas fait ce pas, bien que tout son discours converge sur ce point.

 

Une lettre de confiance

 

Nous allons essayer de purger le passé entre nous. Le malheureux instant de voir de la semaine dernière s’est déjà converti en une bonne chose. En parlant ici avec 500 personnes en Espagne, je suis en même temps en train de parler à je ne sais combien de collègues d’Amérique Latine ; traduit, le texte sera lu par toute l’AMP. Un très bon résultat. Quelque chose de bien est déjà sorti de ce moment trouble.

 

Je ne tenterai pas de nettoyer le passé sur le thème « Evita et Perón », j’aimerais mieux éviter de revenir sur ce sujet.

 

L’époux de Rosa López, qui préside cette Conférence avec Miquel Bassols, Gustavo Dessal, qui est psychanalyste et aussi écrivain, a écrit une très belle lettre sur le sujet, et je crois pouvoir faire confiance à cette lettre. Ce n’est pas à l’aveuglette que je crois cela. En effet, j’ai ensuite reçu une autre lettre, provenant du professeur Osvaldo Delgado de l’université de Buenos Aires. Il tenait à m’adresser encore un reproche. Toute une nuit de reproches à mon endroit sur Facebook, cela ne lui suffisait pas, il lui fallait lancer sur moi sa propre pierre, tout en me signalant, de manière très amicale, la douleur que je lui avais occasionnée avec mes propos sur Evita et sur le général Perón. Je lui ai répondu : « J’ai reçu une lettre, je voudrais connaître votre opinion à son sujet », et je lui ai envoyé la lettre de Gustavo Dessal. Osvaldo Delgado m’a répondu en substance : « Je n’ai jamais lu quelque chose d’aussi bien orienté sur ce sujet. »

 

Non seulement la lettre de Gustavo Dessal me satisfait, mais elle satisfait aussi Osvaldo Delgado. Je crois que je peux proposer, pour la pacification des coeurs, de nous référer à la lettre de Gustavo Dessal (6).

 

Un barbare en Asie

 

Faisons un pas de plus. Quand Gustavo est venu me chercher à l’aéroport hier au soir, je lui ai parlé d’un poète français. Je prévoyais de faire ici référence à Henri Michaux, et j’ai demandé à Gustavo s’il le connaissait. « Bien sûr ! », m’a-t-il répondu, me citant précisément l’oeuvre dont j’avais pensé vous parler. Henri Michaux – je ne développerai pas – a écrit un livre dans sa jeunesse. Il avait voyagé en Asie, et il en était revenu avec un livre qui s’appelle Un barbare en Asie (7), parce qu’il avait expérimenté l’impossibilité de pouvoir réellement pénétrer le mystère de l’Asie. C’est le contraire de Lawrence d’Arabie qui, se rendant en Arabie pour prendre la tête de la révolte arabe, devint plus arabe que les Arabes.

 

Je suis un barbare en Argentine. J’y ai voyagé 20, 25 ou 30 fois. J’y ai conversé sans fin, des heures durant, avec de nombreuses personnes, dans d’innombrables tertullias. Pendant des années, j’y ai eu des amis, des amies, des ennemis également. J’ai aussi aimé une ou deux Argentines. Je pourrais penser que j’ai une connaissance intime de l’Argentine.

 

Mais la conclusion que je tire de l’épisode Facebook-Alemán est que je suis toujours un barbare en Argentine. Peut-être d’ailleurs les Argentins sont-ils toujours des barbares pour les Français, à l’exception de ceux qui sont devenus plus français que les Français comme Esthela et Luis Solano.

 

L’État de droit

 

Là n’est pas le coeur de la question. Le noyau de la question, c’est l’État de droit. Les marxistes – je me considère toujours comme un marxiste, rénové, changé, lacanisé certes, mais le marxisme reste ma référence – faisaient un distinguo entre les libertés formelles et les libertés réelles. Cela permettait jadis de démontrer que l’on était plus libre en Union soviétique qu’aux États-Unis.

 

Je crois que c’est devenu insoutenable aujourd’hui. Ayons ce débat. La notion d’État de droit n’est pas si claire, c’est une notion récente. En France, ma chère amie Blandine Kriegel, dont je fus amoureux quand nous avions vingt ans, philosophe, professeur des Universités, a beaucoup oeuvré pour introduire cette notion d’État de droit. Il nous faut l’étudier. Quelles sont les limites de l’État de droit? C’est une piste. Nous devons, je pense, en débattre, car la possibilité même de la psychanalyse est liée à la liberté d’expression.

 

Hier, pendant le dîner qui, en raison d’un retard d’avion, a réuni une vingtaine de personnes à une heure tardive, j’ai demandé à Susana Prieter si une assemblée comme celle-là serait possible à Caracas. Elle m’a répondu par la négative, car il n’est pas possible de sortir dans la rue après 7 heures du soir. Susana n’est pas une travailleuse pauvre. Comme nous, elle est une petite-bourgeoise ou une moyenne-bourgeoise, et elle dit, comme nous le dirions à sa place, qu’il ne leur est pas possible de vivre ainsi.

 

La pression américaine est un facteur de la politique à prendre en compte, mais la solution Chavez-Maduro est la pire ; c’est, à mon avis, l’infinitisation d’une impasse. Je respecte les autres opinions. Bien des fois, je me suis trompé. Je ne pensais pas un mai 1968 possible, et c’est arrivé. Quand j’ai vu pour la première fois Emmanuel Macron à la télévision, je ne pensais pas qu’il puisse prétendre à la présidence, et il y est arrivé. Donc, je ne prétends à aucune infaillibilité.

 

Un réseau articulé

 

Il n’est pas question de créer un parti politique. Sans reprendre cela ici, disons que je me suis référé à la position de Simone Weil (8), pour laquelle l’invention d’un parti politique est diabolique, car les gens renoncent à leur liberté de pensée. Elle voulait en politique des gens qui soient fidèles à leur propre lumière intérieure. C’est une notion compliquée, pas très claire, qui n’est pas sans référence à Descartes, mais également à quelque chose de mystique, ainsi qu’aux Lumières.

 

Pour oeuvrer en politique, faire confiance à l’autonomie de sa pensée est aussi nécessaire que d’abaisser le niveau des identifications et d’obtenir que chacun se réfère à sa propre opinion. Autrement dit, ne pas massifier les réactions, ne pas s’enchanter avec la référence à un chef. Il s’agit au contraire de faire quelque chose de multiple, articulé et discuté.

 

J’ai annoncé le projet d’une revue. Pour faire court, le plus simple est que je lise le communiqué que j’ai écrit pour que ma fille le diffuse dans Lacan Quotidien. Je voulais initialement rédiger deux lignes, et finalement je la présente sous la forme d’une « lettre sur la nouvelle revue » (9).

 

Transcription : Jonathan Rotstein, Julia Gutierrez, Mariana Valenzuela, Gladys Martinez, Andrea Zelaya, Eduardo Scarone, Gabriela Medin (coordination, révision).

Traduction : Valeria Sommer, Eduardo Scarone et Guy Briole (coordination, révision).

Édition : Pascale Fari.

Texte relu par l’auteur

 

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1 : Cf. Miller J.-A., « Apertura de la Conferencia de Madrid », ouverture de la Conférence de Madrid, Lacan Quotidien, n o 695 , 13 mai 2017. J.-A. Miller y commente l’expression ¡Qué viene el Coco! [« Voici que vient le croquemitaine »].

2 : Cf. Alemán J., « Nota sobre Jacques-Alain Miller », Lacan Quotidien, no 694, 12 mai 2017.

3 : Cf. Miller J.-A., « Journal extime 22 », Lacan Quotidien, n o 690 , 8 mai 2017

4 : Cf. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 826.

5 : Freud S., « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, p. 123.

6 : Cf. Dessal G., « Carta a JAM », Lacan Quotidien, n o 694 , 12 mai 2017.

7 : Cf. Michaux H., Un Barbare en Asie (1933), Paris, Gallimard, coll. l’Imaginaire, 1986.

8 : Cf. Weil S., Écrits de Londres et dernières lettres, « Note sur la suppression générale des partis politiques », Paris, Gallimard, 1957. Cf. Stevens A., « 22 avril : le Forum européen SCALP de Bruxelles », Lacan Quotidien, no 672, 27 avril 2017.

9 : Cf. « Lettre sur la nouvelle revue » parue dans Lacan Quotidien, n o 696 & 697 des 14-15 mai 2017, en espagnol, français et anglais.